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Mieux que mille mots.

L’injustice entre les sexes : pérenne et globale[1].

Günther Lanier, Ouagadougou, le 7 mars 2019.

Nous fêterons le 8 mars demain, la journée internationale des femmes.

 [2]

Ce dessin a été fait par Adrien Folly-Notsron – il signe en tant que KənAd ou KanAd. Sur LinkedIn il se définit comme illustrateur, auteur de BD, graphiste. Il nous vient du Togo, est né en 1983 à Lomé. Depuis décembre 2007, il est directeur artistique de l’AGO Média à Lomé.

Merci beaucoup, Adrien, pour les droits pour cette caricature ![3] Qu’elle ait été faite il y a dix ans ne la rend aucunement obsolète ou moins vraie. Et c’est connu: Une image vaut mille mots.

Les multiples tâches et labeurs de la femme africaine ici représentées (ce ne serait pas très différent pour la femme européenne) se concentrent sur la reproduction : cuisiner, laver, élever les enfants, soigner les malades et les personnes âgées[4]. Ce sont des besognes que même les économies les plus modernes excluent du secteur formel, du travail non transformé en marchandise. Et ce domaine, si essentiel à la survie individuelle et sociétale à court et à long terme, est «naturellement» du ressort des femmes ; il est, pour ainsi dire, un appendice à leur capacité d’enfanter.

Il faut pour autant ne pas oublier que la contribution de la femme à la production est importante, voire prépondérante. L’un des sept bras de la femme caricaturée ci-dessus tient une daba, l’outil standard de l’agriculture ouest-africaine.

En ce qui concerne le Burkina, la contribution des femmes au produit intérieur brut, c’est-à-dire à la totalité de la production du pays, est estimée à 70%. Leur part dans la production agricole est censée s’élever à 80%.

Malgré tout ce travail, les femmes ne font pas fortune. Elles ne «récoltent» même pas la reconnaissance. Et moins encore le pouvoir. Ce pouvoir appartient aux hommes – tout aussi «naturellement» que la reproduction est affaire de femmes.

Appel à la grève

Chaque 8 mars, aux temps de la révolution burkinabè[5], les hommes faisaient le marché et s’occupaient du ménage. N’en reste que peu de cette belle coutume. Mais au moins ce jour de fête – un jour sur les trois cent soixante-cinq que compte l’année – la femme est «honorée» et on attend presque d’elle qu’elle oublie ses multiples tâches, qu’elle sorte, qu’elle s’éclate.

Mais pourquoi les femmes acceptent et endurent pendant tout le reste de l’année ce que les hommes font ou ne font pas ? Est-ce qu’elles nous aiment vraiment tant ?

Il est plus que temps que les femmes fassent la grève. Que les hommes s’assument ! Qu’ils fassent ce qu’ils peuvent quand les femmes, de manière coordonnée, à partir du 9 mars refusent de trimer !

[6]

Aux femmes multi-bras, l’Inde montre une voie plus radicale. La déesse Durga est représentée avec quatre, six ou huit bras, parfois même avec dix, dix-huit ou vingt. Et en général, ses bras tiennent des armes. Dans sa représentation la plus répandue, cette grande déesse vient de vaincre le démon-buffle Mahishasura – les dieux mâles ne le pouvaient pas.

Durga est représentée en bleu clair sur ce tableau, la couleur des dieux et déesses en Inde. Mais Durga est en réalité toute aussi noire[7] que toutes les Indiennes et tous les Indiens l’étaient à l’origine, avant la conquête indo-européenne. Son surnom le plus courant est Kali, qui signifie «La Noire».

Ici, le grand dieu Shiva du sommet de la hiérarchie divine indienne est en pleine adoration, allongé sous les pieds de Kali pendant qu’elle danse :

 [8]

Les femmes noires ont rarement conscience de leur pouvoir.

Combien de temps encore vont-elles continuer à jouer le jeu des hommes ?

 [9]

Que la Déesse vienne alors à notre secours !

 

Notes :

[1] Ces injustices dépassent le culturel de loin: «(…) notre injustice culturelle entre les sexes doit absolument être appelée pérenne et globale», Marlene Streeruwitz, Was Frauen sind und wie sie leben sollen. Essay, Standard 5 mars 2019, https://derstandard.at/2000098782878/Was-Frauen-sind-und-wie-sie-leben-sollen, traduction GL.

[2] D’après ce que je sache, cette caricature n’a pas de titre. Transformée en noir et blanc : GL. Voir en bas pour l’original en couleur.

[3] Merci aussi à Ulrich Burggraf du Partenariat Piéla-Bad Münstereifel e.V. (http://piela-cuofi.de/), qui m’a fait connaître cette caricature.

[4] A la campagne africaine s’ajoutent la collecte de bois et (non représentée dans le dessin) la corvée de l’eau.

[5] 1983-87.

[6] Durga triomphe de Mahishasura. Petit tableau. Photo GL 17 septembre 2011, pour l’original en couleur voir ci-dessous.

[7] Avant que mon amie Lisa Fischer ne parte en Inde, elle m’avait demandé ce qu’elle pouvait me rapporter. J’avais voulu une Kali. Le peintre, à qui elle a commandé le tableau lors de ses voyages, a refusé de la peindre en noir – selon lui, cela aurait risqué d’être maléfique. Alors «La Noire» est devenue une bleue claire.

[8] La déesse Kali danse sur Shiva, Iconographic Collections, Wellcome Images, https://en.wikipedia.org/wiki/File:Goddess_Kali_dancing_on_Shiva._Wellcome_L0043631.jpg.

[9] Tröma Nakmo («Mère noire en colère»), une Kali tibéto-bouddhiste. Extrait d’une toile de Machig Labdron, 19e siècle, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Troma_Nagmo_closeup.jpg.