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Lettre ouverte aux obamamaniaques

Feb 11th, 2009 | By Vladi | Category: NEWS

Chères auditrices, chers auditeurs, bienvenus sur les ondes et le site de Radio Afrika International. C’est VM qui vous salue du studio avec une page politique consacrée à un évènement exceptionnel : à l’inauguration de Barack Obama, le nouveau président des États-Unis.

Comme vous le savez, l’année passée était sous l’empreinte de la campagne électorale américaine et les yeux du monde était fixés sur la marche du candidat du Parti démocrate vers la Maison Blanche. Ceci est déjà digne d’attention, car ce sera la première fois dans leur histoire que les États-Unis seront dirigés par un président noir. D’ailleurs quand on sait à quel point le racisme à imprégné l’évolution de la société américaine, le choix d’un président d’une autre couleur de peau que blanche représente en soi une véritable révolution.

Ce sentiment est ressenti aussi chez les Africains. Une vague de fierté les emporte. Obama, à cause de ces origines kenyanes, est considéré comme un des leurs. C’est de lui et non de leurs propres présidents que les populations africaines, ruinés par l’ajustement structurel néolibéral, le pillage de leurs ressources et les dettes, attendent le miracle. Les slogans électoraux « change » et « Yes, we can » ont réveillé l’espoir.

Du coup, Obama fut stylisé en Messie. Ses photos et ses spots circulent à travers la toile. L’un deux est arrivé le 10 décembre 2008 sur le mien aussi. Il s’agit d’un spot de Victoire d’Amour daté du 14 novembre 2008. On y voit de belles photos et de montages représentant Obama, seul ou avec sa famille au regard fixé vers l’avenir, ou bien en jouant avec un globe miniscule et avec une colombe blanche au-dessus de sa tête, le tout sur un fond musical de la chanson « Imagine » de John Lennon.

En voyant ce spot sympa et kitsch, j’ai envoyé le 11 décembre 2008 à tous les destinataires de ces photos le message suivant : « Quelle propagande ! La mondialisation dans une enveloppe de chocolat ! À retenir l’image où Obama tient le globe ! Avec ce qu’il a comme collaborateurs, ouvrir quatre yeux ! Attention à la déception. Elle peut être très amère ! »

Le jour même je reçois la réponse suivante : « Pourquoi ? La déception serait plus amère si ce serait Bush ou Clinton ??? Il ne peut pas faire pire que l’état actuel du monde !!! Mais mieux seulement !!! Et c’est une blanche qui vous parle et qui sait de quoi elle parle !!! Vu que je vis entre les deux mondes… signé : Bernadette Poix.

Cette réponse exige une explication. J’essaierai de la donner en forme de lettre ouverte car elle ne concerne pas seulement une personne mais tous ceux qui sont épris de désir de voir le monde changé afin qu’il devienne – enfin – plus humain et plus social. Alors :

Chère Bernadette,

Merci pour votre mail. Je tiens à vous dire tout de suite que je considère votre réaction comme tout à fait justifiable. Tout homme (et femme, bien sûr) a besoin d’espérer en un avenir meilleur. Malheureusement, ce sentiment humain est réduit à néant par l’emprise du néolibéralisme néoconservateur et la dérégulation sociale. Ce manque de perspectives, de pouvoir dominer son destin, pèse particulièrement sur les jeunes. Leur besoin de croire en quelque chose et d’être guidée par quelqu’un les pousse à la recherche d’un messie. À lui de penser pour eux, à lui d’agir pour eux, à lui de leur apporter le salut ! « Dis seulement un mot, et mon âme sera sauvé » entend on lors des messes dans les églises chrétiennes. Obama en a dit deux : « Change » et « Yes, you can ». Ca a suffit. La mobilisation s’est ensuivie. Le doute n’est plus permis, sinon l’espoir et le beau rêve seront détruits.

Combien de fois dans l’Histoire les gens qui ont suivi des messies politiques se sont tôt ou tard retrouvés au fond de l’abîme. C’est à ce moment qu’ils se sont posé la question comment ceci leur ait pu arriver. S’ils avaient osé tenir les yeux ouverts à temps au lieu de suivre le guide aveuglement, ceci aurait pu être évité. Or, l’esprit critique est mal perçu. Ce qui le manifestent sont taxés d’être des traitres, des méchants, des renégats voire même des racistes.

Il serait naturellement plus simple de se taire et de laisser faire. Mais quand on est journaliste et historien à la fois et que l’on a une responsabilité envers l’éthique professionnelle on est trop tenté de soulever le voile. Comme j’ai cette méchante habitude de m’intéresser au dessous des cartes, j’ai eu la mauvaise idée de consulter un papier que Barack Obama, encore candidat à la nomination présidentielle du Parti démocrate avait publié dans le numéro de juillet/août 2007 de la revue « Foreign Affairs ». Il s’agit d’un article intitulé « Renewing American Leadership », c’est-à-dire, « renouveler le leadership américain ». Ce titre est déjà symptomatique. Car de quoi parle Obama ? Eh bien, que la mission des États-Unis est d’assurer la direction mondiale basée sur la compréhension du fait que le monde se partage la sécurité et la responsabilité commune. Ce qui saute aux yeux, c’est qu’Obama parle de « guider », pas de coopérer. « We must lead the world by deed and example” “Nous devons guider le monde par l’action et l’exemple » lit-on ailleurs. Autrement dit, il faut sauvegarder la primauté de la puissance américaine et, à cet effet, renforcer son armée avec 65.000 soldats et 27.000 marines nouveaux. Obama est clair : quand il s’agit de protéger le peuple américain « ou nos intérêts vitaux » « je ne vais pas hésiter d’utiliser la force, si nécessaire, unilatéralement ». Une menace digne des faucons de l’administration Bush. Doit-on être surpris ?

Certainement, à moins qu’on ait oublié qu’Obama avait naguère bel et bien voté au Sénat avec son Parti pour le financement des guerres contre l’Afghanistan et l’Irak, la réinstauration du Patriotic Act, pour l’autorisation de la surveillance généralisée des communications téléphoniques et par Internet et refusé de lancer une procédure de destitution contre le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney. Quand on sait qu’Obama a reconnu que Dick Cheney est son cousin et quand il a affirmé dans son livre-programme « Audace d’espérer » de comprendre les motivations des Républicains et de reconnaître chez eux des « valeurs [qu’il] partage »… Enfin, Obama, n’a-t-il pas déclaré qu’il s’inspirerait moins de Pink Floyd et de George McGovern que de la politique « réaliste et bipartisane du père de George Bush, de John Kennedy et de certains égards de Ronald Reagan » ?

À en juger par ces déclarations et ses actes, comment comprendre le « change » qu’Obama promet autrement que comme continuité ? D’ailleurs n’est-ce pas pour souligner cette continuité qu’Obama s’est entouré presque à 100% d’une équipe qui avait naguère était celle de Bill Clinton. Ce dernier reste derrière les coulisses, mais au devant de la scène il y a son épouse Hillary au poste clé du Ministère des Affaires étrangères. Derrière elle, l’ancien chef de la sécurité nationale du président Jimmy Carter, le célèbre géopoliticien Zbigniew Brzezinski. C’est l’architecte célèbre du démembrement de l’Europe de l’Est et du Sud-Est. Ensuite, il y a Madeleine Aulbright. C’est l’ancienne ministre des Affaires étrangères dans l’administration de Clinton. Elle a mis en place au pouvoir au Kosovo une équipe recherchée internationalement pour trafic de drogue. Madeleine Albright dirige actuellement le National Endowment for Democracy, une institution spécialisée pour subventionner les mouvements contestataires d’obédience pro-américaine dans le monde. dans l’équipe d’Obama on retrouve aussi John Biden, qui accède à la vice-présidence et qui s’était engagé de partager l’Irak en trois zones religieuses, puis Rahm Emmanuel, son chef de cabinet, qui a servi chez l’armée israélienne pendant la Guerre du Golfe de 1991 et qui est un fervent défenseur de l’occupation des territoires palestiniens, puis Anthony Lake, naguère conseiller à la sécurité nationale sous Bill Clinton et qui était un des architectes des interventions américaines dans les Balkans et en Somalie, tandis que Denis Ross, conseiller d’Obama aux Affaires étrangères était ancien coordinateur spécial américain sur le Moyen Orient et est analyste à « Fox-News » la principale machine de propagande de George Bush.

Quels changements dans la conduite de la politique étrangère Barack Obama pourrait effectuer avec une équipe pareille ? Apparemment aucune sauf de fermer la prison tristement célèbre de Guantanamo et de transférer ses détenus dans d’autres prisons secrètes américaines dispersées dans le monde, plus redoutables car moins connues. D’ailleurs, quelle promesse Barack Obama a-t-il fait dans son article programmatique dans la revue « Foreign Affairs » ? Je cite : « Je construirai une armée du XXIème siècle et un partenariat aussi puissant que l’alliance anticommuniste qui a remporté la guerre froide, afin que nous demeurions partout à l’offensive, de Djibouti à Kandahar ». Le 4 juin 2008 dans son discours tenu à l’AIPAC, le fameux lobby pro-israélien aux États-Unis, Obama se déclare être « véritable ami d’Israël », proclame la « sacro-sainte sécurité de cet État » et promet d’accorder 30 milliards de dollars d’aides militaires supplémentaires à Israël afin de combattre toute menace provenant de Gaza ou de Téhéran.

La situation des Droits de l’Homme dans ses deux régions ne parait pas l’intéresser particulièrement. Ce qui le préoccupe, c’est la sauvegarde d’Israël et de faire tout ce qui est dans son pouvoir afin d’empêcher l’Iran à avoir accès à l’arme nucléaire.

Les origines africaines d’Obama ne pèsent pas lourd envers le continent. Dans son programme au « Foreign Affairs » il n’évoque le continent paternel qu’en passant. De tous les problèmes qui secouent l’Afrique il ne voit que deux : le « génocide » au Darfour et le régime de Robert Mugabe au Zimbabwe. Certes, il affirme qu’il veut aider la l’Afrique surtout dans sa lutte contre le SIDA, mais qu’il veut s’attaquer au pillage des ressources minières en Afrique ou bien supprimer les subventions aux agriculteurs américains grâce auxquels le marché africain est déstabilisé complètement, Obama n’évoque rien. Dans l’économie et les échanges rien ne change sauf que l’État américain va garantir avec son propre argent le bon fonctionnement des institutions financières clés aux États-Unis menacées de faillite à cause de la spéculation. Enfin, pour rassurer les écolos, Obama s’engage à protéger le climat en encourageant les énergies renouvelables en premier lieu l’énergie nucléaire. Curieux ? Pas tellement quand on sait que deux de ses plus gros donateurs sont des responsables d’ « EXELON », la plus grande société de construction de centrales nucléaires aux États-Unis et que David Axelrod, conseiller d’Obama, en a été consultant.

Pour sa victoire électorale Obama doit énormément aux grandes firmes. Sans elles, il aurait eu du mal à réunir 639,2 millions de dollars pour sa campagne électorale. Certes, les petits donateurs ont puisé dans leurs poches, mais ils n’ont pu réunir que le quart de cette somme astronomique. Le reste était récolté par une myriade de comités auprès des financiers de Wall Street. La générosité de ces derniers était sans précédent. Jamais dans l’histoire des États-Unis un candidat n’a eu autant d’argent à sa disposition. Or, il fallait bien l’avoir pour pouvoir faire des spots et des belles photos avec des textes ridicules pour ne pas dire idiots, pour courir de réunion en réunion, payer les 30 minutes à la télévision. Aurait-on pu l’économiser et mettre une partie à la disposition des 30% de ses concitoyens qui vivent au seuil de la pauvreté ? Cette question morale n’a pas été posée. Il fallait d’abord gagner. Le « change » s’est promis.

Mais quel « change » Obama pourra-t-il faire avec Wall Street sur le dos et les investissements dans sa campagne électorale ? Il n’est de bon ton de mordre la main de ses bienfaiteurs et s’attaquer à leurs fortune. De toute facon, si Obama ne voudrait pas avoir des histoires il n’aura qu’à poursuivre le chemin de son prédécesseur et se faire entourer par des experts qui s’y connaissent dans la matière. D’ailleurs est-ce un hasard qu’Obama ait choisi dans son équipe économique Robert Rubin, un des responsables du fameux « City Group » que l’administration Bush venait de sauver de la faillite en lui injectant 300 millions de dollars ? Pourtant Robert Rubin avait mis tout son poids pour supprimer le « Banking Act » de 1933 car cette loi proclamait incompatibles les métiers de banque de dépôt et d’investissement. C’était Robert Rubin qui avait, ensemble avec le Fonds monétaire international, introduit des thérapies de choc à l’Asie du Sud-Est, la Russie et l’Amérique latine qui a ruiné leurs finances. Enfin, cerise sur le gâteau, le poste de directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche a été attribué à Larry Summers lequel s’était rendu célèbre par sa note de 12 décembre 1991 proposant le déversement des déchets toxiques dans les pays pauvres ! Enfin, Larry Summers n’a pas une réputation très louable auprès des femmes qu’il considère de raisons biologiques moins douées pour la science que les hommes. Mais cette bavure conservatrice ne semble pas trop gêner Obama qui lui même est adepte du droit des citoyens à porter librement les armes et de la peine de mort.

En présence de tous ses faits, comment croire au « change » ? Rien ne permet de le faire. Au mieux, il y aurait des changements cosmétiques, mais il faut bien redouter qu’au fond tout restera comme avant au risque même de devenir pire. L’équipe d’Obama à de meilleures dispositions de le faire. Le « Yes, we can » pourrait encore finir par être spolié par eux. Par la suite les « obamanistes » se réveilleront et constateront de n’avoir été que des « obamaniaques » persuadés que la couleur noire de la peau d’Obama suffit pour croire qu’une révolution se produise. Enivré par cet événement, ils jubilent et fêtent. L’African Community de Vienne s’apprête à le faire le jour de l’inauguration d’Obama… dans la Maison américaine ! Ses dirigeants annoncent fièrement que cette fête aura lieu « avec l’aide généreuse de l’ambassade des États-Unis ». Même Radio Afrika International est parmi les organisateurs. L’aveuglement par la messianisation d’Obama a fait oublier à sa direction que fêter l’avènement d’un président étranger en lui faisant des louanges pour ne pas dire allégeance dans une salle loué par son ambassade est incompatible avec l’éthique journalistique qui exige un maximum d’objectivité dans son travail informatif incluant la critique fondée sur les faits.

Il faut pourtant se méfier des exaltations. Il y a trop d’exemples dans l’Histoire où les « messies » ont déçu. Ceux qui le savent ont le devoir d’en attirer l’attention, même si le doute plane qu’ils puissent avoir des préjugés irrationnels. Mais n’ayez crainte, chère Bernadette, moi aussi j’ai vécu entre les deux mondes, mois aussi j’ai été victime d’un racisme particulier dans mon enfance et ma jeunesse non à cause de ma peau qui est blanche, mais à cause des cheveux qui à l’époque étaient roux. Enfin, comme je travaille depuis huit ans à Radio Afrika International et que je suis entouré de collègues africains avec lesquels j’entretiens de meilleures relations, je suis loin de toute conception raciste. Mais quand il s’agit des agissements politiques et de la propagande, je suis sur mes gardes. Je vous le conseillerai d’être aussi. Comme ca vous éviterez de tomber dans le piège de la démagogie et vous comprendrez que ceux qui tirent les ficelles politiques aux États-Unis ont réussi avec Obama un coup de maître. Ils ont pris un Noir encore pas issu de leur propre diaspora, mais qui est un Afro-Américain dans le sens le plus strict du terme, pour l’utiliser comme une sorte d’éponge pour redorer le blason des États-Unis sali par les maladresses de Bush. Avec lui ils se sont rallié la jeunesse non seulement dans ce pays, mais aussi en Europe et surtout en Afrique. Ce capital de sympathie pourrait peser à la faveur des affaires américaines dans ce continent convoité d’ailleurs par l’Extrême Orient et surtout la concurrence chinoise. Les États-Unis pourront aussi mieux rallier l’Europe à son char et l’entraîner plus facilement dans des interventions militaires là où l’intérêt américain l’exigerait.
Telle est, chère Bernadette, la situation actuelle. Si Obama voulait la changer, pourquoi il ne s’est pas adressé aux cercles alternatifs ? Maintenant, il se sent pris dans son propre piège et déclare que les changements prendront du temps et que peut-être entre temps ça va même être pire. C’est ce qu’affirmait Jeffrey Sachs, le grand gourou de l’économie néolibérale de la fin des années quatre-vingt quand il proposait sa « médecine » aux anciens pays communistes.

À en juger par les faits, le « change » d’Obama risque de se voir réduit sur l’entrée du premier président noir dans la Maison Blanche. C’est un change en apparence pas en substance. Un change de la sorte ne nous sera probablement pas servi ni par lui ni par les véritables maîtres du monde derrière lui, mais par un engagement commun d’en bas. Courage et en avant.

Salutations cordiales

Vladislav Marjanovic dit « Vladi »



Vladi is Vladislav Marjanovic = « Vladi ». Er ist Journalist für Radio Afrika.
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